« Tout ce que nous vivons, nous le dérobons à la vie »

«Tout ce que nous vivons, nous le déro­bons à la vie», disait Mon­taigne.

On «entre» sou­vent en généa­lo­gie par un enter­re­ment ou un déra­ci­ne­ment (n’est-ce pas la même chose d’ailleurs !). Les deux situa­tions furent à l’origine de mon inté­rêt pour cette dis­ci­pline… c’était en 1986.

Pas­sion­né d’Histoire, notam­ment d’histoire locale et d’histoire «vécue» (sou­vent celle des «petites gens»), abon­dam­ment «nour­ri» de sti­mu­lantes lec­tures his­to­riques (cf. les Duby, Man­drou, Gou­bert, Le Roy Ladu­rie, Cor­bin et autres tra­vaux d’historiens…), je suis natu­rel­le­ment venu à la généa­lo­gie par le biais de l’Histoire…

…avec tou­jours le sou­ci, l’obsession diront cer­tains, de faire revivre «nos anciens» dans la trame de leur vie, leur quo­ti­dien, et non de rem­plir pas­sa­ble­ment les cases vides d’un bel arbre généa­lo­gique…

…et que de décou­vertes… que de per­son­nages inso­lites et atta­chants, aujourd’hui deve­nus «fami­liers» : Gas­pard, le petit hor­lo­ger de Saint-Didier ; Charles, conseiller royal au bailliage de Mont­fau­con, qui reçut le père Régis lors de ses mis­sions rurales et de la peste de 1626 ; Joan­nès, le modeste inven­teur du «bleu de tra­vail» ; Augus­tin, le vieil Ardé­chois, deve­nu mineur têtu et râleur, éter­nel insou­mis à l’administration fran­çaise ; Clau­dius, mort trop jeune en 1940 sur le front, sans arme à la main ; Mar­gue­rite la «den­tel­leuse» avec ses ban­deaux verts, ses rubans roses et ses épingles à tête de perle… ; Alix d’Amplepuis que j’imagine sot­te­ment assise à sa croi­sée guet­tant au loin l’arrivée d’un cava­lier ; ou encore Benoît le secré­taire par­ti­cu­lier de Charles de la Roche­fou­cauld ; Théo­dore, le géné­reux inven­teur du pro­cé­dé pour des­sa­ler l’eau de mer ; Jean-Bap­tiste qui sui­vit l’Empereur jusqu’aux portes de Mos­cou ; Jean le négo­ciant en coton et coton­nades dans les foires de Beau­caire et de Cler­mont-Fer­rand ; Vic­tor, homme de convic­tion et de carac­tère, sin­cère modèle de «l’industriel pater­na­liste» ; Joseph, le génial archéo­logue noyé dans les brumes de l’antique Bibracte là-haut sur ce cher mont Beu­vray (Ah ! Le mont Beu­vray et le Mor­van !)…

…et cette masse de sans-grade et de sans nom, ren­con­trés au hasard des registres, éter­nels ano­nymes dans «la fosse com­mune du temps» : telle cette vieille femme morte misé­rable au milieu d’un pré, sim­ple­ment vêtue «à la tête d’une coiffe blanche sans bord, une jupe de des­sus en indienne bleu et bou­quets blancs fixée à un mau­vais cor­set ou piqûre, une robe en filo­selle noire mal teinte, un tablier à bavette à étoffe de pays bleu clair presque neuf et un fichu noir avec des bas en laine grise»… ; tel encore ce pauvre refon­deur de cuillères décé­dé sans avoir eu le temps de pro­non­cer son nom en entier «il m’a décla­ré avoir le pré­nom de Pierre sans avoir pu com­prendre son nom de famille, il m’a dit être de douze à qua­torze lieues par-delà Riom et Auvergne»… ; en enfin ce petit tailleur d’habits qui offre une bien modeste dot à sa fille «en déduc­tion de ses droits de légi­time, une cou­ver­ture de pays, deux chaises bois et paille, une mayt à pétrir et deux assiettes d’étain»…

Étrange et inso­lite cor­tège de morts qui nous pré­cède et nous suit chaque jour, auquel il convient d’ajouter «mon plus bel ancêtre» (car on a sou­vent un ancêtre «pré­fé­ré») : il s’agit d’un cer­tain Jean Sabot dit «le vieux Sabot» qui, vers 1732, fut accu­sé de com­pli­ci­té de meurtre. Lors du pro­cès de la «bande» (au ser­vice du sei­gneur du coin) il fut inno­cen­té par plu­sieurs témoins qui ont décla­ré avoir vu le dit «vieux Sabot» s’interposer entre les meur­triers et la vic­time en criant «On ne peut pour­tant point lais­ser tuer un homme !»

Il est rare d’avoir une cita­tion réelle de son ancêtre, une phrase sor­tie de sa bouche et rap­por­tée par plu­sieurs témoins. Et quelle phrase en l’occurrence !!! J’en suis très fier, c’est sans doute idiot, mais c’est comme ça ! À tra­vers cette simple mais belle phrase, il me semble mieux connaître mon ancêtre, je me l’imagine plus faci­le­ment.

À noter, qu’une autre de ses phrases est rap­por­tée par les témoins. Mais là, il s’agit d’un juron en patois qui vou­lait dire quelque chose comme «Sacré bon d…».

Aujourd’hui, il me plaît de dire que je pra­tique une généa­lo­gie plu­ri­dis­ci­pli­naire et buis­son­nière.

Plu­ri­dis­ci­pli­naire car la généa­lo­gie, en tant que dis­ci­pline auxi­liaire de l’Histoire, se nour­rit de nom­breuses dis­ci­plines : géo­gra­phie, archéo­lo­gie, lit­té­ra­ture, tou­risme cultu­rel…

Buis­son­nière car j’aime recher­cher direc­te­ment sur le ter­rain, à l’aide de cartes topo­gra­phiques, la trace de mes ancêtres (et non exclu­si­ve­ment à par­tir de docu­ments d’archives). C’est là une façon agréable et ori­gi­nale de s’imprégner de l’environnement fami­lier de nos aïeux…

Par­fois, sous pré­texte de recherches his­to­riques ou généa­lo­giques, pro­fi­tant de l’épanchement d’un pâle soleil d’hiver, je m’accorde de brèves esca­pades, quelques moments gla­nés à la mono­to­nie, à la rou­tine. Je fuis, à la jour­née, vers quelques hameaux du Velay ou du Viva­rais : Lalou­vesc, Mon­tre­gard, Mont­fau­con, Yssin­geaux, Fay-le-Froid, Saint-Agrève, le Monas­tier-sous-Gazeille… autant de noms qui fleurent bon la pierre sèche, la mousse humide et l’herbe drue.

C’est ain­si qu’un jour, à l’heure blanche du lai­tier, je me suis assis dans un petit tro­quet du Puy-en-Velay, loin de tous sou­cis, le regard vrai, les mains fra­giles, trem­pées dans le décor et la vapeur ambiante, avec seule­ment le cli­que­tis d’un verre sur le zinc du bar et le gré­sille­ment d’une mouche folle dans les rideaux cras­seux pour ryth­mer le pas léger du temps.

En venant là, j’ai conscience de me res­sour­cer et de recou­vrer fina­le­ment ce qui est la plus simple des réa­li­tés : la sou­mis­sion de l’être à la beau­té simple du monde.«Tout paraît clair ici, écri­vait le poète Paul Éluard, et l’on a plus confiance. On y baigne dans la tran­quilli­té sans âge d’un cours natu­rel et d’une vie pai­sible, on admire le lézard har­di qui pointe sa tête dans la fente de la muraille». Qui n’a pas vécu ces ins­tants pri­vi­lé­giés n’a rien vécu, et qui n’a pas erré au fil des che­mins creux ne connaît pas la vraie richesse, la vraie valeur, le sel de la vie.

C’est par cet aban­don volon­taire, cette com­mu­nion entière avec le temps et l’espace que l’homme réap­prend son iden­ti­té ori­gi­nelle, qu’il se libère de son écorce sociale et qu’il rede­vient grain de pous­sière, fils de la terre et du vent.

La mouche s’est tue, et je baigne main­te­nant dans le silence épais et sombre de la cathé­drale Notre-Dame. C’est ici, en ce lieu sobre et solen­nel, face au regard droit de la Vierge noire en bois de cèdre, que se réa­lise l’osmose de l’être infi­ni­ment petit et du néant infi­ni­ment grand, puis celle du silence miné­ral aux arêtes de glace et du silence léger des lèvres.

En ces murs lourds et téné­breux le temps paraît intact, figé dans sa péren­ni­té, loin des agres­sions du monde exté­rieur. Seuls quelques rayons de soleil, adou­cis par la conjonc­tion des cou­leurs des vitraux, tremblent sur les dalles en de faibles incen­dies de lumière et d’ombre.
Je peux res­ter de longues heures, seul, assis dans la pénombre, en ce lieu d’éternité, cloué par une impres­sion de peti­tesse et un sen­ti­ment d’humilité.

Mais par­fois une porte grince, une vieille femme en noir entre et se signe dans une génu­flexion, puis d’une main trem­blante, elle rajoute une flamme aux bou­gies qui brûlent droites et faibles sur les chan­de­liers. Je pro­fite alors encore quelques minutes de la béa­ti­tude. Der­niers ins­tants de recueille­ments, der­nières secondes d’ivresse silen­cieuse avant d’affronter la lumière vive de la réa­li­té.

Ain­si, une fois encore, avec l’illusion de maî­tri­ser le temps, je me suis retrou­vé seul avec moi-même, à l’écoute de toutes les voix du monde : bruis­se­ment du sang dans les tempes, appels étouf­fés de la mémoire, souffle du vent sous les tuiles, bruits domes­tiques de la rue et silence d’abeille dans la pénombre des églises… Et si, en fait, je n’avais cher­ché qu’à entendre une seule voix, celle qui résonne en moi et que je prends plai­sir à cou­cher sur le vide du papier… Et si, enfin de compte, ces esca­pades et mes recherches his­to­riques et généa­lo­giques n’étaient que le pré­texte pour déro­ber une longue jour­née à la gri­saille ambiante, pour m’offrir une envo­lée, un déra­page, un glis­se­ment du quo­ti­dien…

Le Puy-en-Velay, mar­di 23 décembre 1992,
Lyon, 3e arron­dis­se­ment, quelques jours plus tard,
Albi­gny-sur-Saône, le 29 sep­tembre 2003 (Mille bisous ma petite Alix, 2 ans bien­tôt !).

Note : « Cré­dit visuel de l’i­mage de l’en-tête : Image géné­rée par Intel­li­gence Arti­fi­cielle ».

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *