La cochonnerie… ou la part du loup !

Le nom de Sébas­tien Le Prestre, sieur de Vau­ban, reste atta­ché à l’art des for­ti­fi­ca­tions, mais l’homme a été bien plus qu’un homme de guerre et de paix, fin stra­tège, archi­tecte-mili­taire de génie, urba­niste et ingé­nieur réfor­ma­teur : il fut aus­si un phi­lo­sophe poli­tique enga­gé, un sta­tis­ti­cien, un éco­no­miste, un agro­nome et une figure excep­tion­nelle du XVIIe siècle.

Né en 1633, à Saint-Léger-de-Fou­che­rets, un petit vil­lage du Mor­van, d’une famille peu aisée de la petite noblesse, il est éle­vé par­mi les pay­sans et ins­truit au couvent des Carmes de Semur. Cette édu­ca­tion lui vaut de res­ter tou­jours très proche du peuple et des pay­sans et d’être très tôt sen­si­bi­li­sé à la condi­tion des humbles.

Esprit cri­tique, certes au ser­vice du roi, mais pas sou­mis pour autant, l’homme a tiré ses réflexions de ses inces­sants dépla­ce­ments dans le royaume, d’une fron­tière à l’autre, et de son obser­va­tion aiguë des ques­tions de son temps. Il n’hésite pas par exemple à cri­ti­quer l’expulsion des pro­tes­tants hors de France lors de la révo­ca­tion de l’Édit de Nantes en 1685.

Ses nom­breux trai­tés et ouvrages témoignent aus­si de son inté­rêt pour les pro­blèmes éco­no­miques et les dra­ma­tiques condi­tions d’existence des pay­sans (cf. le célèbre et nova­teur Pro­jet d’une dîme royale publié ano­ny­me­ment en 1707, sans auto­ri­sa­tion royale, et qui pro­po­sait que l’impôt soit répar­ti selon la richesse de cha­cun, sans dis­tinc­tion d’ordres et de pri­vi­lèges).

Mais moins connu que le pré­cé­dent ouvrage, son éton­nant et très sérieux trai­té éco­no­mique et arith­mé­tique inti­tu­lé Cochon­ne­rie, ou cal­cul esti­ma­tif pour connaître jusqu’où peut aller la pro­duc­tion d’une truie pen­dant dix années de temps, non daté, tente de pro­po­ser une solu­tion concrète afin de remé­dier à la famine et la misère des humbles.

Son rai­son­ne­ment de départ, cal­cul théo­rique, s’appuie sur la remar­quable fer­ti­li­té de la truie pour ten­ter d’évaluer la capa­ci­té de repro­duc­tion d’un ani­mal sur une période de dix années. Sachant qu’une truie de 2 ans, donc en âge d’être fécon­dée, peut avoir une pre­mière por­tée de six cochons, Vau­ban démontre que, au terme de dix géné­ra­tions, compte tenu des mala­dies, des acci­dents divers et de « la part du loup » pour 1/15e, le total serait de 6 434 338 cochons vivants dont 3 217 437 femelles ! Et Vau­ban de conclure que sur douze géné­ra­tions de cochons il pour­rait donc y en avoir « autant que l’Europe peut en nour­rir, et si on conti­nuait seule­ment à la pous­ser jusqu’à la sei­zième, il est cer­tain qu’il y aurait de quoi en peu­pler toute la terre abon­dam­ment »… ain­si il n’y aurait plus un seul pay­san « qui ne puisse éle­ver un cochon de son cru par an » et nour­rir sa famille.

Pour en savoir plus sur Vau­ban :
Le savant cal­cul du pro­blème des truies de Vau­ban.

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